Samedi 11 août 2018, 10h. Nous quittons Briançon, direction le Queyras. Le Soleil brille, la température est divine. Nous sommes heureux : non seulement nous nous apprêtons à vivre une semaine dans le plus haut observatoire d’Europe, mais dans quelques minutes, nous allons rejoindre l’Izoard et son col mythique qui culmine à 2000 m. Les lacets s’enchainent, la vue est à couper le souffle. Nous sommes autant impressionnés par le paysage que par l’obstination des cyclistes à vouloir rejoindre le sommet !
Nous approchons désormais de Saint-Véran. Château Queyras est toujours aussi beau, l’élégante demoiselle coiffée – une immense colonne de pierre surmontée d’un rocher – toujours au rendez-vous.
Nous arrivons à l’entrée du village. La circulation automobile y est interdite, mais privilège des astronomes en mission, on nous laisse entrer dans ce petit bijou, la plus haute commune d’Europe, l’un des plus beaux villages de France, avec ses maisons si typées, ses fontaines et ses nombreux cadrans solaires. Saint-Véran, là où le Coq picore les étoiles !
L’ami Dominique nous attend devant chez lui. Quel bonheur de le retrouver encore une fois, fidèle à lui-même, sympa, brillant, joyeux, et d’une zénitude absolue. Nous répartissons le matériel et les vivres dans les véhicules qui vont rejoindre l’observatoire. Dominique, Giuseppe et Xavier jouent les convoyeurs. Si Saint-Véran se trouve à 2000 m, il faut monter à près de 3000 mètres pour rejoindre l’observatoire du Pic de Château Renard.
Quentin, Jo, Renaud, Michel et moi allons affronter la montée à pied. Nous décidons d’emprunter un chemin différent de celui utilisé par les copains en voiture. A priori, il est simple et bien balisé. Il suffit de suivre la ligne du téléphérique, tout devrait bien se passer. Mais voilà, assez rapidement, nous prenons le mauvais embranchement, et nous nous retrouvons à suivre non pas le téléphérique, mais le téléski… Ce qui change tout : nous nous retrouvons hors des sentiers battus, à devoir attaquer la montagne par sa pente la plus forte. C’est physiquement éprouvant, mais guidés par « ah, on dirait que ça devient plus facile après », nous persistons sur ce chemin qui n’en est pas un.
Nous rejoignons un immense troupeau de brebis. Un spectacle qui nous réchauffe le cœur, occasion d’une petite pause avant de réattaquer. On ne doit plus être très loin du sommet, et on devrait retrouver le chemin que nous n’aurions jamais dû quitter. Nous atteignons une petite aire de pic-nic Un panneau nous indique que nous avons atteint le seuil des 1800 mètres. Le village en contrebas est tout petit. Le Pic quant à lui ne semble plus être très loin, mais il trône encore près de 200 mètres au-dessus de nos têtes épuisées. L’observatoire n’est pas encore visible.
Nous devons trouver une voie qui nous y conduise… Nous cherchons, en vain. Nous n’avons pas d’autre choix que de naviguer à vue. Le paysage se fait de plus en plus minéral. Et pourtant, les biologistes attirent notre attention sur des petites plante étonnantes, qui semblent issues d’un croisement improbable entre de la végétation sous-marine, des plantes grasses et des fleurs extraterrestres. Et puis cette étrange boursouflure un peu molle dans le sol. Quentin pense qu’il pourrait s’agir d’un arbre un peu particulier, à suivre ! Nous poursuivons avec prudence. Nous nous rapprochons, c’est certain.
Et puis cet immense champ de roches de toutes tailles, un ancien éboulement. Bien choisir ses points d’appuis, rester concentrés, ne pas s’abandonner au découragement qui commence à s’installer pernicieusement, rester rationnel, un pas après l’autre. Ca y est, yes, j’en suis sorti !
On y presque, on repart en mode quasi vertical pour rejoindre l’observatoire… Mission accomplie, certes de manière totalement non standard, mais nous y sommes ! Le site est toujours aussi grandiose. Toujours aussi calme. Toujours aussi apaisant. Irréel, magique.
Nous sommes accueillis par les copains montés en voiture, mais aussi par l’équipe super sympa des Nantais. Joie de revoir l’ami Christophe Pellier, maître dans l’art d’immortaliser les tempêtes sur les planètes géantes. Il y a quelques jours, ici, il a réussi l’exploit d’enregistrer la rotation et le déplacement d’un ouragan sur Saturne… Whaow. Les Nantais comptent également dans leur équipe une artiste qui a une idée formidable : créer une grande fresque représentant une galaxie, qui ne se révélerait que du haut du pic, et qui serait uniquement constituée de pierres. Les pierres, ça ne manque pas ici, mais il faut de l’huile de bras. Les Nantais ont retroussé leurs manches et la galaxie de pierre est désormais réalité ! MERCI !
Pendant que les Nantais préparent le repas, Dominique nous briefe sur les consignes de sécurité et de vie. C’est que nous allons vivre durant une semaine en totale autarcie sur une site de haute altitude. Que faire en cas d’orage ? Si l’un d’entre nous se blesse, se fracture quelque chose ? Comment gérer l’électricité et la réserve d’eau ? Qu’est-ce qu’elle est bien conçue et organisée cette base ! L’association AstroQueyras qui gère l’observatoire est d’une redoutable efficacité.
C’est prêt… La tartiflette est délicieuse ! Quant à la tarte au citron, super… Rien que pour ça, ca valait la peine de monter. Après l’effort, le réconfort !
Nous quittons la table. Le Soleil s’est couché. Les planètes font leur apparition. Vénus, Jupiter, Saturne et Mars. Pas fréquent de voir 4 des 5 planètes visibles à l’œil nu en même temps. La date de la mission n’a pas été choisie au hasard, et ce que nous voyons dans le ciel conforte le bienfondé de notre choix : Mars est actuellement au plus proche de la Terre, cela ne se produit que tous les 15 ans. C’est ce que l’on appelle la Grande opposition martienne. C’est maintenant ! Et nous sommes à 3000 m d’altitude, dans l’obscurité totale, loin de toute lumière parasite, avec une atmosphère des plus transparentes. Jamais je ne l’avais admirée dans des conditions aussi idéales.
Et voici la Voie lactée. Si les planètes nous montrent le plan du Système solaire, la Voie lactée nous révèle le plan de notre Galaxie. Vertigineux. Plus l’obscurité se fait profonde, et plus nous percevons des détails, des embranchements, des zones sombres, des nébuleuses et amas à la limite de la visibilité à l’œil nu. Certaines régions sont si intenses, qu’elles donnent l’impression qu’un artiste s’est amusé à placer de l’ouate phosphorescente sur la voûte céleste ! Jamais vu ça de toute mon existence, même ici. L’élargissement de la Voie lactée au niveau du Sagittaire que je montre habituellement au planétarium est ici évident. Oui, nous sommes en train non seulement d’admirer notre Galaxie vue par la tranche, mais nous en percevons même le bulbe central ! La Voie lactée est magnifique, magnétique, elle attire notre regard.
Que n’avons-nous pas perdu avec l’éclairage urbain. L’Humanité s’est coupée de l’environnement céleste qui lui a donné naissance. Désormais, pour beaucoup, le paysage s’arrête à la façade de l’immeuble d’en face. Ici, nous retrouvons tout le paysage accessible aux humains, notre vue porte jusqu’à près de trois millions d’années-lumière.
Avant de rentrer, petite visite sous la coupole du T50 cm. Pino et Michel n’ont pas lésiné un seul instant. Ils traquent l’astéroïde Magnusson. Objectif : fournir à Raoul Behrend, astronome suisse, les données qui lui manquent pour déterminer la période de rotation de l’objet. Bel exemple de collaborations qui peuvent se concrétiser ici entre amateurs et professionnels !
Il est désormais plus de minuit. Je rentre mon coucher. Je m’endors… comme une marmotte !

Francesco

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