Dimanche 12 août 2018.
Réveil en douceur. J’ouvre les yeux. Je reprends conscience. Je suis au sommet d’une montagne, isolé du monde. Un havre de paix, perdu entre Terre et Ciel.
Je rejoins les copains pour le petit déjeuner. L’ambiance est super détendue. Dehors, l’atmosphère est d’une pureté, d’une transparence rare.
Dans la salle de vie, chacun vaque à ses occupations : traitement des images prises la veille, réglage des spectrographes, biblio sur les drôles de structures végétales repérées sur le chemin de l’observatoire. Xavier et Renaud découvrent le terrier d’une famille de marmottes qui a élu domicile derrière la base. À l’extérieur, il fait très frais, l’air est très fin, délicieux !
Des randonneurs rejoignent l’observatoire, certains à pied, d’autres en VTT électriques. Dominique leur propose une visite de la grande coupole, celle du T62.
Après le petit repas sympa, Xavier et Renaud se préparent à rejoindre la zone en contrebas dont ils aimeraient étudier la faune et la flore. Au moment où je m’apprête à les accompagner, Dominique me demande si je serais partant pour guider le couple de cyclistes qui vient d’arriver… Avec plaisir ! Je leur raconte la belle histoire du lieu, des premières explorations aux développements récents, en passant par la fantastique implication des villageois dans le tracé de la piste et l’installation du T62. Petit tour du propriétaire… une question en amène une autre… et petit coup d’œil à l’oculaire d’un télescope solaire pour admirer l’une ou l’autre protubérance. « On viendra passer une nuit avec nos enfants, c’est trop bien ! ». Au moment où nous nous saluons, un papa et sa fille d’une dizaine d’année débarquent. « Vous désirez aussi découvrir l’observatoire ? Oui, oui, c’est gratuit ! ». La jeune demoiselle est très intéressée. Avide de comprendre, elle scanne de son regard la totalité de la coupole et de la salle de contrôle. « Ca sert à quoi le grand panneau blanc-là ? Et les grands volants sur la monture du télescope ? Et cette carte, on s’en sert comment ? ». Les visiteurs me remercient chaleureusement, nous nous saluons. Et jamais deux sans trois, voici un nouveau visiteur, passionné par le ciel et l’Univers. La discussion prend la direction de la recherche sur les exoplanètes, ces mondes qui gravitent autour des autres étoiles.
L’après-midi est déjà bien avancé. Devant la base, Jo et Michel installent leur matériel. La nuit s’annonce magnifique. Nous ne le savons pas encore à ce moment, mais ce sont des instants d’anthologie qui nous attendent. Les jeux de lumière sur les montagnes sont divins. Je manque malheureusement de vocabulaire pour exprimer les nuances de ce que je vois et de ce que je ressens.
Quentin et moi nous rendons sur le pic pour tenter d’immortaliser ces instants de grâce lumineuse. Le pic est tellement vertigineux que, même avec mes bâtons de randonnées, je n’en mène pas large. À un mètre de moi, à droite, devant, à gauche, un précipice terrible, effrayant, des parois verticales qui tombent sur 700 mètres. Et au loin les paysages encore verts, bucoliques. Les petits points clairs là-bas, ce sont des vaches. Incroyablement beau. Quentin installe le dispositif qui va lui permettre de réaliser une photo panoramique à 360°.
Sur le chemin du retour, nous nous installons à l’arrière d’un énorme rocher. Quentin est à la recherche d’un avant-plan esthétique pour réaliser ses prochaines expérimentations photographiques nocturnes. Le Soleil est bas sur l’horizon. Les jeux d’ombres et de lumière renforcent encore la saisissante impression de relief. Nous savourons l’incroyable silence.
Et voilà qu’un cri aigu, strident, répété, rompt le silence absolu qui règne ici. Au même moment, un rapace fait son apparition. Contrairement à ce que je pensais, ce n’est pas le rapace qui est à l’origine du bruit mais bien une marmotte effrayée par l’intrusion du prédateur. Le calme revient, momentanément : de petits bruits de chutes de cailloux attirent notre attention ainsi que celle de la marmotte, qui se remet à crier régulièrement. Bouquetin en approche ? Nous ne le saurons jamais.
Nous retournons à la base. Je m’installe sur le petit divan de la salle de vie, j’aimerais pouvoir fermer les yeux quelques instants, afin de récupérer de l’énergie pour la nuit qui s’annonce très longue. Je n’y parviens pas. La vue sur l’extérieur est trop belle pour fermer les yeux : les rayons du Soleil désormais rasants embrasent la boiserie de l’auvent, lui conférant une chaude couleur dorée. Les bois s’illuminent, et rendent encore plus beau l’azur du ciel. Les touristes d’une nuit sont là, encadrés par l’équipe d’AstroQueyras. Ils ont bien choisi leur nuit pour venir ici, car il va s’en passer des choses.
Subitement, l’un de nous, situé du côté de la coupole du T62, observe un phénomène spectaculaire en direction du Mont Viso. Nous nous précipitons tous… Nous assistons au développement d’un complexe orageux cyclopéen, titanesque. Même Dominique n’a jamais rien vu de tel. Quelque chose entre le vaisseau amiral extraterrestre du film Independance Day et le Mordor du Seigneur des Anneaux. Une structure nuageuse bourgeonnante en trois parties, dont la principale, la plus haute, forme un immense champignon. Éclairé par le Soleil couchant, l’ensemble est de couleur rouge-orange. Progressivement, les rayons du Soleil ne parviennent plus à éclairer que le haut des nuages. Une onde de blanc gagne donc progressivement du terrain sur le rouge. Les ombres des nuages se projettent sous la forme d’immenses traits noirs qui finissent par se rejoindre en un seul et même point, étonnant effet de perspective.
Et voilà que l’ombre de la Terre s’en mêle aussi : l’orage se développant dans la direction opposée à celle du couchant, le voici escorté par l’ombre de la Terre projetée sur l’atmosphère ! C’est le phénomène d’arche anticrépusculaire : une bande mauve violette qui grandit sur le ciel à l’opposé du couchant au fur et à mesure que le Soleil descend sous l’horizon ; la bande sombre est surmontée par une bande rose, la fameuse Ceinture de Vénus. Ici, en montagne, l’atmosphère est si pure, que ce phénomène prend des proportions spectaculaires. Et puis voilà qu’au cœur de l’ombre de la Terre, juste à côté de l’orage transalpin, un point rouge fait son apparition : la planète Mars au plus proche de la Terre ! Cerise sur le gâteau, l’immense complexe orageux devient le théâtre d’un spectacle rare, surtout pour nous citadins : des éclairs de foudre ne cessent de se produire au cœur même du nuage, sans toucher le sol !
Astronomes et touristes sommes tous sur le bord de la montagne, bouches bées, riant même parfois aux éclats tant le spectacle est enivrant. Les appareils photos ne cessent de mitrailler, pour ne perdre aucun de ces instants.
Si le ciel se déchaine côté italien, il est totalement serein et d’une transparence rare au-dessus de nos têtes. Les planètes sont bien visibles, la Voie lactée commence à apparaître. Nous basculons en mode nuit. Joël, Quentin et Pierre lancent leurs programmes photo : photos à très grand champ du ciel, séquences automatisées en vue de réaliser des « time lapse » très esthétique, photographie de grandes nébuleuses… Des appareils sont installés non loin du pic, d’autres sur l’esplanade. Ca mitraille ferme. La foudre ne cesse de frapper côté italien, mais aussi en direction de Marseille.
Quelle étrange sensation : nous bénéficions d’un ciel d’une qualité phénoménale, tout en étant éclairé par la lumière de la foudre qui ne cesse de s’abattre au loin. Un peu comme si nous dansions sous les étoiles dans une immense discothèque cosmique !
Pour couronner le tout, en cette nuit du 12 au 13 août, notre planète, dans sa ronde autour du Soleil traverse le nuage de poussière laissée par la comète Swift-Tuttle, et là, nous sommes au cœur du nuage de poussière cométaire. Chacun de ces grains de poussière, lorsqu’il pénètre dans notre atmosphère, se consume en donnant naissance à une étoile filante. Alors imaginez ce que nous vivons : le plus beau ciel que nous ayons jamais vu, Mars au plus proche de la Terre dont la luminosité ce soir surpasse celle de tous les astres visibles, un ciel stroboscopique… et des étoiles filantes à n’en plus finir. Parfois des étoiles filantes toutes les 30 ou 40 secondes, parfois même deux en même temps dans le ciel. Nous vivons une nuit surréaliste.
Xavier et moi sortons le télescope de 300 mm d’Astroqueyras, un « Dobson », une machine relativement facile à utiliser, sans aucune motorisation, sans aucun électronique, une simple machine à observer l’Univers. Xavier n’a jamais trop observé le ciel. Quant à moi, il y a longtemps que je n’ai plus manipulé moi-même de télescope. Cette l’occasion rêvée pour s’y remettre !
Nous commençons notre balade céleste par Saturne et ses anneaux. Images de toute beauté. Nous distinguons non seulement les anneaux, mais aussi la séparation entre l’anneau A et l’anneau B, la célèbre division de Cassini. Une bande nuageuse est visible sur la planète. Des têtes d’épingles accompagnent la planète : là, nous voyons Titan, la plus grosse lune de Saturne, objet plus gros que Mercure, et ici Rhéa, et puis Dioné…
Nous pointons ensuite Jupiter et Mars, avant de plonger plus avant dans les profondeurs galactiques. Notre première cible est la nébuleuse de la Lagune, que l’on aperçoit ici à l’œil nu, dans la constellation du Sagittaire. Au télescope, on devine deux nébulosités séparées par un canal sombre, surplombant une troisième nébulosité plus allongée et encore moins brillante : un complexe de nuages de gaz, éclairés par de jeunes étoiles, qui flotte dans l’espace à plus de 5200 années-lumière de la Terre.
Direction ensuite la constellation de Hercule et son célèbre amas d’étoiles – M13 pour les intimes-, ici parfaitement visible à l’œil nu. C’est un objet que tous les amateurs observent régulièrement et que l’on montre régulièrement durant nos nocturnes estivales. Habituellement, sous de petits grossissements, il se présente sous la forme d’une petite tâche bleutée vaguement circulaire, qui s’effilochent progressivement. Sous un grossissement important, et dans de bonnes conditions, il montre son vrai visage, celui d’une boule d’étoiles ! Mais ici, sous ce ciel parfait et observé au travers ce puissant instrument, c’est un nouvel objet que nous découvrons. Ici, on ne le voit pas du tout comme une tache floue, on voit pratiquement toutes ses étoiles, un objet d’une finesse extraordinaire : on met son œil dans l’oculaire, et tout le champ de vision est occupé par les étoiles de l’amas ! M13 est composé de 400 millions d’étoiles dont la lumière a voyagé durant plus de 20 000 ans avant de venir régaler nos rétines.
Après M13, j’ai vraiment envie de retourner observer un autre amas globulaire, peu connu et pourtant magnifique : M22 dans la constellation du Sagittaire. Je l’avais observé il y a près d’un quart de siècle depuis la Sicile, et il m’avait laissé un souvenir particulièrement fort. Madeleine de Proust ? Vais-je être déçu ? Absolument pas, sa beauté est tout à fait comparable à celle de M13, le top ! Juste que depuis la Belgique, il est très difficile à observer car toujours fort bas sur le ciel.
Jo nous rejoint, et prend les commandes du télescope. Là aussi, nous retournons voir une vieille connaissance, un autre amas d’étoiles, M11 dans la constellation de l’Ecu de Sobieski. Ici, les étoiles ne forment pas une boule, mais elles occupent tout le champ de vision, une pure merveille.
Pour terminer, passage obligé par la nébuleuse anneau dans la constellation de la Lyre : quand un petit rond de fumée situé à 2300 années-lumière de la Terre nous rappelle le destin de notre Soleil dans 5 milliards d’années… une petite étoile qui gonfle, qui gonfle… et qui devient incapable de maintenir ses couches extérieures, qui dérivent dans l’espace.
Michel traque la comète 21P Giacobini-Zinner. Il en recueille la lumière pour l’analyser et tenter de percer l’un ou l’autre de ses secrets. Il s’attaque ensuite à R Aquarius, un astre étrange, composé de deux étoiles, à l’activité étonnante… Pino poursuit ses mesures de la luminosité de l’astéroïde Magnusson. Quentin, Jo et Pierre poursuivent inlassablement leurs travaux.
Le ciel est toujours aussi beau, ça flashe de partout, les éclairs, les étoiles filantes… mais la fatigue se fait sentir. Je rentre me coucher, des rêves et des étoiles plein la tête.
Quelle prodigieuse journée !

Francesco

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