Lundi 13 août 2018.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui, nous voguons dans les nuages, bercés par la douce musique de la pluie qui s’abat sur les vitres. Les gouttes perlent, et percolent irrésistiblement vers le sol. Le vent siffle. Nous ne voyons pas grand-chose dehors. Nos esprits sont encore embrumés par les souvenirs prodigieux de la nuit : l’incroyable orage, Mars dans la ceinture de Vénus, la pluie d’étoiles filantes, les merveilles de la Voie lactée…
Le calme après la tempête.
Nous invitons une dame à venir s’abriter de la pluie glaciale. Elle était partie sous le Soleil de Saint-Véran ce matin à 5h. Elle s’était étonnée en arrivant sur l’esplanade de découvrir des voitures immatriculées en Belgique… Des touristes belges se seraient-ils perdus dans les Alpes en suivant un GPS un peu trop aventureux ? Coïncidence amusante, elle vient aussi du Plat pays, de Spontin plus précisément. Avant de repartir, elle nous demande si nous pouvons l’aider : sa fille lui a posée une colle… « Maman, tout le monde raconte que les étoiles sont des soleils et que, comme le Soleil, elles sont accompagnées de planètes… Mais comment peut-on le savoir ? ». La maman, déboussolée ne savait pas quoi répondre. Help ! C’est parti, je passe en mode Play : « Il était une fois, à la fin du 16es., un certain Giordano Bruno qui pensait que… Il avait raison, mais trop tôt… il est brûlé vif sur le bucher… Il faut attendre ensuite la fin du 19e s pour prouver que…. et puis la fin du 20es pour qu’on découvre enfin que… Depuis, plus de 4000 exoplanètes ont été découvertes, et ce n’est que le début !
La pluie s’est calmée. La dame reprend sa route vers la vallée.
Nous passons dans la salle de vie. Paupières encore mi-closes pour certains, voutés devant nos ordinateurs, nous travaillons. Autant profiter de la météo maussade. Cette nuit, plus d’un millier de photos ont été prises par l’équipe, une véritable mine d’or qu’il faut désormais fouiller, développer, assembler.
Assez rapidement, Quentin nous montre son premier « time lapse », une vidéo composée de plus de 400 photos du ciel, prises toutes les 20 secondes durant plus de 2 heures. Le résultat est superbe : on y voit les étoiles se déplacer – la Terre tourne !-, la foudre illuminer au loin l’horizon, l’un ou l’autre nuage dériver, et même un phénomène rarement observé, « l’airglow »… Figurez-vous que cet air qui nous enveloppe depuis notre naissance, totalement transparent, peut parfois devenir luminescent et émettre délicatement de la lumière verte ! Et la vidéo de Quentin le montre magnifiquement. Dans un second temps, Quentin y ajoutera une bande son… Work in progress, à suivre !
Jo développe quant à lui ses clichés de la nébuleuse de la Lagune et de la nébuleuse Trifide. C’est cette zone du ciel que Xavier et moi avons observée hier en visuel. Comparer ce que l’on voit à l’œil avec ce que montre une photo à longue pose est toujours intéressant. L’œil humain est un organe hors du commun, souvent bien supérieur à n’importe quel appareil photo, sauf dans sa capacité à collecter de la lumière sur une longue durée : l’œil ne peut accumuler de la lumière sur plus d’un 25e de seconde. Dès lors, lorsque l’on observe à l’œil nu ou au télescope, on ne voit donc que les parties les plus lumineuses des objets célestes… Pour découvrir plus de détails, il faudrait que l’œil puisse capter plus de lumière… C’est là qu’intervient l’appareil photo : on peut lui demander de collecter de la lumière pendant 1/500 de seconde, 20 minutes ou une heure !
Joël a donc réalisé toute une série de photos de ces nébuleuses, qu’il a additionnées pour encore en améliorer le rendu. Résultat : une image aussi belle que celle des plus beaux livres d’Astronomie, riche en détails, foisonnante de couleurs !
Et grâce à Quentin, passé maître dans l’art de développer les photographies numériques, Joël parvient même à améliorer encore sensiblement son résultat ! La photo est un bijou absolu, qui dépasse de très loin tout ce que les astrophotographes du Cercle ont un jour pu réaliser. C’est l’un des nombreux intérêts d’une mission comme la nôtre : vivre en immersion totale durant une semaine, et pouvoir collaborer, partager les expertises, avec rétroaction immédiate. On teste, on évalue, on rectifie, on recommence.
Quentin a quant à lui aussi photographié la même zone, mais en travaillant sur un champ plus large. Son image est tellement fine que d’autres nébulosités que nous ne connaissons pas apparaissent… extraordinaire. Nous pouvons zoomer sur l’image et voir apparaitre des millions de soleils lointains. Le niveau atteint est ahurissant. L’image est somptueuse, vertigineuse.
Pierre nous montre aussi ses premiers time lapses réalisés en journée : il prend une photo toutes les 15 secondes, durant des heures, d’un même paysage. Le résultat est aussi très beau : on y voit les reliefs montagneux dont l’éclairage ne cesse de changer, les ombres qui évoluent tout au long de la journée, les nuages qui bourgeonnent, se déplacent, disparaissent, etc. Les images sont cependant encore un peu trop « saturées », les couleurs ne sont pas idéalement équilibrées. Quentin et Jo lui expliquent comment il peut régler le problème. C’est reparti !
Après le repas de midi, Xavier et Renaud partent en reconnaissance. Ils repèrent non loin de la base, une cavité bien plus grande que les terriers habituels de marmotte. Ils y retournent avec Pino et Pierre, mais difficile de comprendre ce qui s’y cache.
Tout au long de la journée, les biologistes préparent leur travail d’identification de la faune et de la flore. Ils ont a priori repéré deux espèces d’oiseaux… Probablement des Rouge queue et, à vérifier, des traquets moteux. Pour s’en assurer, il faudra retourner sur le terrain. C’est l’un des objectifs qu’ils se sont assignés pour demain. D’une manière plus générale, ils ont délimité deux zones – la première au pied du pic, la seconde en contrebas de l’observatoire – et ils vont tenter de relever toutes les espèces animales et végétales qui s’y trouvent.
Michel me montre le spectre de R Aquarius obtenu la veille : un spectre qui ne ressemble à aucun autre et qui, vu au travers de son regard averti, montre la présence de deux étoiles totalement différentes en interaction, une froide et une chaude. Cerise sur le gâteau, on y voit la signature d’un nuage de matière stimulé probablement par l’étoile la plus chaude et qui émet à son tour de la lumière !
Pino échange quant à lui avec l’astronome suisse au sujet de l’astéroïde Magnusson.
La météo est toujours maussade, même si ça va un peu mieux. Les copains font voler le drone, afin de poursuivre leur écolage. Objectif : maitriser la bête pour parvenir avant la fin du séjour à réaliser des séquences à couper le souffle. Certains rêvent de prendre des images tout autour du pic et de l’observatoire, afin de créer un modèle 3D de l’ensemble du site ! Le vrai rêveur n’est-il pas celui qui rêve de l’impossible ?
De mon côté, Je fais découvrir l’observatoire à un randonneur passionné par le ciel. Et voici la famille qui va passer la nuit ici, qui arrive à pied, sac à dos. J’espère vraiment pour eux qu’ils pourront profiter d’un bout de ciel dégagé ! Dominique est de retour aussi. Il était parti avec son 4 X 4 récupérer une jeune demoiselle qui ne peut monter à pied, car elle vient à peine de se faire déplâtrée la jambe.
Les fous rires ne manquent pas durant le repas du soir. Impossible de vous expliquer ce qui a les a déclenchés ! Mais bon, il est vrai que les biologistes que nous avons embarqués avec nous ont un humour ravageur et une répartie fulgurante. Je me souviens qu’on y a parlé de marmottes pirates, de base secrète cachée sous le pic… un tas de trucs insensés, mais qui dans le contexte nous ont fait hurler de rire… Et quand ces enseignants aussi excellents que déjantés vous racontent leurs aventures scolaires, du pur bonheur.
La nuit tombe sur la station, la météo est redevenue aussi mauvaise qu’au matin. De courtes éclaircies pourraient se produire durant la nuit. Nous décidons cependant d’être raisonnable et de nous reposer : des conditions météo bien meilleures nous attendent demain, et il faudra vraiment en profiter. Dominique passe nous faire un petit coucou. Il nous propose une petite projection commentée des superbes photos d’aurores boréales qu’il a réalisées cet hiver… Aurores qu’il est parti traquer depuis un bateau qui naviguait dans les eaux norvégiennes. De toute beauté. Dominique a réalisé comme nous une Planeterrella, cette merveilleuse machine à produire des aurores en bouteilles. Échange d’expériences et d’anecdotes. Il est tard. Dans la salle de vie, les copains bossent ferme. On est en mode nuit. Lumière rouge. Des oiseaux sur un pc, des spectres exotiques sur un autre, une nébuleuse sur un troisième. Une bande de curieux invétérés, des amoureux de l’Univers, microscopique ou macroscopique, biologique ou inerte, des gars assez cinglés pour aller s’isoler là-haut, tout en haut d’une montagne. Juste pour le plaisir d’explorer. Et de déconner aussi. Mais bon, on ne va pas trop approfondir ce volet du sujet !
Faites de beaux rêves.

Francesco

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