Mardi 14 août 2018
Bon, là, ça va vraiment être difficile. C’est qu’il s’en est passé des choses. Après une journée déjà bien chargée, nous avons passé une nuit totalement dingue, aussi blanche qu’inoubliable. Je suis resté éveillé durant 24h…. Moments d’anthologie. Rebondissements invraisemblables. Émotions fortes. Allez, faut que je vous raconte ça. C’est parti !
La matinée du 14 août se déroule calmement. Météo nuageuse. Petit déjeuner. Salle de vie. Rédaction. Dépouillement des données. Préparatifs logistiques. En cuisine, Renaud nous prépare sa version sans crème de la tartiflette. Michel et Pierre épluchent les pommes de terre. Visite guidée de l’observatoire. Repas. Hum, un délice, Renaud, t’es vraiment très fort !
Notre réserve de pain est désormais épuisée. Je change de casquette. Oublié le scribe, j’enfile mon costume de boulanger. Je me mets aux fourneaux. Oui, bon, ok, je confonds le paquet de sucre avec le paquet de sel, mais le résultat est raisonnable. Et puis, si mon pain ne plait pas aux copains, il leur reste toujours la possibilité de descendre à pied au village, 1000 mètres plus bas, et puis de remonter avant la tombée de la nuit. Ahaha.
Pendant la levée de la pâte – et après l’incontournable blind test années 80 orchestré de main de maître par notre chef de mission, Pino -, je pars en expédition avec les potes biologistes. Sur le chemin, nous apercevons une marmotte qui sort de son antre. Et puis en voici une seconde. Nous nous arrêtons sur un promontoire pour mieux les observer. Xavier les suit aux jumelles. Quentin et Renaud descendent en contre-bas pour tenter de les photographier de plus près. Elles nous ont aperçus. Elles se dirigent alors vers leur terrier, mais avant d’entrer, elles s’arrêtent un instant, interagissent, comme si elles se faisaient une papouille. J’ai oublié mon appareil photo à la base. Je retourne le récupérer. Pierre nous rejoint sur le terrain avec sa caméra. Nous nous postons à nouveau sur le promontoire. Xavier, Quentin et Renaud se sont remis en route, ils remontent un col voisin. Ils veulent y faire décoller le drone. Je les observe à distance crapahuter sur ce col si pentu. De véritables bouquetins humains !
Le drone décolle. Son vrombissement de gros bourdon effraie une marmotte, elle émet un cri strident. Le drone fonce alors à tout vitesse en direction de la vallée qui mène au col Agnel. Il n’est déjà plus visible, je stresse un peu : je crains que les copains n’aient perdu le contrôle de la machine volante. Ouf, je revois le bourdon mécanique. Génial, Quentin est en train de lui faire décrire une immense boucle autour du Pic. Les prises de vue s’annoncent hors du commun. Le drone retourne au bercail. J’en fais de même. Le moment est venu d’enfourner le pain.
Michel travaille depuis des heures sur ses instruments. Son dispositif expérimental est spectaculaire, mais sa mise en place demande une précision chirurgicale et une patience infinie. Ça tombe bien, Michel est l’homme de la situation.
Les nuages sont capricieux. Les prévisions météo affirment que le ciel va se dégager. On y croit. Mais rien n’est moins sûr. Certains rayons solaires parviennent à se frayer un chemin au travers de la couche nuageuse. Ils illuminent de manière divine certaines montagnes, alors que d’autres demeurent irrémédiablement dans l’ombre. Lumière, contre-jours, rais de lumière, atmosphère diaphane. Quel spectacle, on ne s’en lasse pas.
Après le petit repas du soir, nous enfilons nos vêtements les plus chauds. La nuit s’annonce glaciale. Le ciel refuse toutefois de se dégager. Il en devient même menaçant par moment. Michel, après avoir passé toute son après-midi à préparer méticuleusement son matériel sur l’esplanade, est contraint de tout démonter. Pino est peu déçu, car les nuages l’empêchent de s’attaquer à Magnusson. Il espère qu’une éclaircie tardive lui permettra d’observer correctement Mars.
Nous passons un peu de temps avec lui sous la coupole du T50. Le nouveau télescope est non seulement beau mais impressionnant. Un télescope russe à l’optique des plus raffinées, installée sur une monture haut de gamme produite aux USA : le meilleur des deux mondes.
Nous scrutons le ciel au travers du cimier, quelques étoiles apparaissent parfois de façon fugace. Et ça se dégrade. Nous décidons de retourner à l’intérieur de la station prendre un café bien chaud. Sur le retour, nous croisons Dominique qui nous propose de nous initier à la manipulation du grand télescope de 62 cm de diamètre, le légendaire T62, installé dans la coupole historique.
Il nous montre le fonctionnement du logiciel de contrôle et nous explique la procédure d’initialisation de la bête. Aussi étonnant que cela puisse paraître, manipuler ce monstre s’avère finalement assez facile. Première étape, ouvrir le cimier, cette immense fenêtre verticale qui permet au télescope de voir le ciel depuis l’intérieur de la coupole. Son ouverture est électrique. Pierre active le mécanisme. Un bourdonnement continu. Les deux volets du cimier s’éloignent progressivement l’un de l’autre. Le qui s’ensuit est tout simplement prodigieux. Nous sommes à l’intérieur de la coupole, dans l’obscurité, les yeux levés vers le ciel, cimier ouvert, c’est le choc. Une myriade d’étoiles brillent de mille feux, sur un fond de ciel noir d’encre. Nous sommes dans l’espace, sur un immense paquebot cosmique. Une antique manivelle nous permet de changer de cap, en orientant à volonté la coupole. Vision troublante… et pourtant, n’est-ce pas cela la réalité ? Nous avons conscience à cet instant de vivre un instant de grâce, une expérience rare, unique.
Nous finalisons la procédure d’initialisation de l’instrument. Nous sommes prêts. Dominique revient avec des visiteurs d’une nuit. Des gens très sympas. La petite Luna est hyper motivée. Mais voilà que le ciel se couvre à nouveau. Patience. Et puis revoilà Saturne. Nous encodons rapidement les coordonnées de la géante. L’instrument obéit, et s’oriente en direction de la planète, qui disparait à nouveau sous les nuages. Luna est déçue. J’essaie d’alléger un peu sa peine en lui racontant le mythe du vieux Saturne qui dévorait ses enfants, histoire aussi de la faire patienter jusqu’à la prochaine éclaircie. Justement en voilà une. Elle file à l’oculaire, et « Whaow !!! Je vois les anneaux ! ». Le ciel se couvre à nouveau. Plus personne ne verra Saturne ce soir-là. Mars apparait par moment. Petit détour par le 19e s. et le mythe des canaux martiens. Coup d’œil à l’oculaire, image dégradée par la turbulence de l’atmosphère : un gros disque rouge-orange, parsemé de quelques vagues zones noires, image trouble.
Mais peu importe, le ciel semble cette fois se dégager totalement. Au travers du cimier, la Voie lactée commence à nous apparaitre dans toute sa splendeur. Superbe. Je montre les Trois Belles d’été : Véga, Deneb et Altaïr, ainsi que les constellations qui leur sont associées, la Lyre, le Cygne et l’Aigle. Dominique pointe alors l’amas globulaire M13 dans la constellation d’Hercule. Xavier et moi l’avions observé il y a deux nuits grâce au « petit Dobson », et il nous avait déjà enchanté. Ici aussi, c’est plus que beau. Luna accepte l’exercice de l’observer en premier et de nous décrire ce qu’elle voit… Description digne d’une vraie scientifique : « Je vois un groupe d’étoiles, il y a vraiment beaucoup d’étoiles, ca dessine un disque, mais pas tout à fait, c’est beau !». Dominique explique que cet objet étonnant se trouve à plus de 20000 années-lumière de la Terre. Luna demande s’il est le seul objet du genre. Dominique lui explique qu’il existe environ 150 autres amas globulaires, et qu’ils sont situés tout autour de notre galaxie.
Le ciel est désormais totalement dégagé. Le T62 est orienté en direction de la constellation de la Lyre : « Je vois comme un avocat coupé en deux, l’intérieur est un peu brun » dit la jeune demoiselle. Très jolie et originale façon de décrire la Nébuleuse de l’anneau de la Lyre ! Dominique et moi expliquons la nature physique de cet objet, le destin de notre Soleil dans 5 milliards d’années.
Je fais découvrir aux visiteurs la notion de vision décalée, qui permet de mieux voir dans la nuit. Luna retourne alors à l’oculaire, et cette fois, elle observe l’étoile agonisante au cœur de la nébuleuse ! Et c’est aussi pour moi la première fois que j’observe directement cette étoile. Ce T62 m’impressionne de plus en plus. Et ce n’est pas fini. Nous observons une autre de ces « nébuleuses planétaires », elle aussi bien connue des amateurs. La Nébuleuse des Haltères nous révèle aussi son étoile centrale agonisante. Dominique invite ensuite le groupe à rejoindre quelques instants l’esplanade. Il désire lui faire admirer la beauté du ciel, perçu dans sa totalité. Il attire ensuite l’attention du groupe sur une petite nébulosité visible à l’œil dans la constellation d’Andromède. Une des personnes présentes s’exclame : « C’est comme une petite Voie lactée ! ». C’est exactement ça, la Grande galaxie d’Andromède est vraiment une autre Voie lactée, la jumelle de notre galaxie, située à près de 3 millions d’années-lumière de la Terre ! C’est l’objet le plus lointain visible à l’œil nu.
Nous rentrons à nouveau à l’intérieur de la coupole du T62. Cette fois, nous prenons le large, et plongeons dans les profondeurs cosmiques. Direction la galaxie M82. Cette fois, nos yeux récolte une lumière émise il y a plus de 14 millions d’années, alors que l’être humain n’avait pas encore fait son apparition sur Terre, et que les tigres à dents de sabre et autres pogonodons se promenaient à la surface de notre monde. À l’oculaire, la galaxie est très impressionnante, on est loin ici de ce que l’on peut voir depuis la Belgique dévastée par la pollution lumineuse. Ici, la galaxie crève les yeux, on y aperçoit d’étonnants barres sombres, perpendiculaires au plan de la galaxie. J’ai devant moi un Univers-île, composé de 200 milliards de soleils. Je le vois comme jamais. Whaow !
Les visiteurs d’une nuit rentrent se coucher. Frigorifiés mais heureux. Quentin continue à observer M82. Je l’entends dire : « Qu’est-ce que je donnerais pour y coller mon appareil photo ! ». Ca ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Je demande à Dominique s’il peut nous montrer comment faire. Rapide briefing. Il est 3h. Dominique rentre se coucher. Nous réinitialisons le dispositif de pointage. Quentin a envie de s’attaquer à la Nébuleuse de l’Aigle, dont le cœur est souvent surnommé « les Piliers de la Création ». Malheureusement, la constellation de l’Aigle est désormais trop basse sur l’horizon. Nous choisissons une autre cible. Je me souviens que dans mon jeune temps, nous aimions observer la galaxie NGC7331 dans la constellation de Pégase. La voici déjà dans le champ du T62. Quentin remplace l’oculaire – un petit bijou optique – par son boîtier réflex. La mise au point demande du temps. Mais voici la première image : la galaxie se présente comme une superbe spirale. Elle flotte dans le Cosmos à plus de 42 millions d’années-lumière de la Terre.
Pendant que Quentin enchaîne les poses, je me rends à l’extérieur. La vue est à couper le souffle : Orion est levé, le Taureau est déjà bien haut, et les étoiles filantes continuent à tomber, parfois une toutes les 20 à 30 secondes ! J’aimerais décrypter l’immense pan de ciel qui se trouve sous la constellation de Pégase, une grande région difficile, voire parfois impossible à observer depuis chez nous. Je repère la grande constellation des Poissons, celle de la Baleine, le Bélier, l’immense constellation de l’Éridan – le fleuve sacré des anciens – et ses nombreux méandres. Malheureusement, nous ne sommes pas encore assez bas en latitude pour espérer voir l’embouchure de l’Éridan, l’étoile Achernar. Une appli sur mon smartphone me donne la position d’Uranus. Contrairement à Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne, Uranus n’était pas connue des Anciens, car sa luminosité se situe à l’extrême limite de la visibilité à l’œil nu. Elle a été en fait découverte au télescope par William Herschel en 1781, un peu par hasard. Xavier me rejoint sur l’esplanade. De constellation en constellation, d’étoile en étoile, nous la repérons, en vision décalée, yes !
Nous rejoignons Quentin et Pierre à l’intérieur. Le ciel commence à s’éclaircir. Nous sommes frigorifiés. Quentin nous trouve des couvertures. Au diable le style, place à l’efficacité thermodynamique ! Nous avons l’air de deux guignols, mais qu’importe, à 3000 m d’altitude, en pleine nuit, qui se moquera de nous ? C’était sans compter sur le reste de l’équipe, impitoyable, qui ne manque pas d’immortaliser notre accoutrement. Ahaha, ça se paiera !
Quentin et Pierre ferment le cimier, l’heure est venue pour le T62 de se reposer. Quant à nous, nous sommes épuisés, mais luttons contre le sommeil. Le lever de Soleil approche. Avec Quentin et Xavier, nous nous rendons sur les hauteurs de l’observatoire pour admirer l’arche anticrépusculaire et la ceinture de Vénus. Le spectacle est sublime.
Et voici les glaciers au loin éclairés par les premiers rayons du Soleil. L’ombre de la Terre a disparu. C’est l’heure de rentrer. Je suis épuisé, plus vivant que jamais.
Sogni d’oro !

Francesco

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