Vendredi 17 août 2018
La pluie intense de la nuit a revigoré les alpages. Le ciel est encore nuageux. Des flaques d’eau sont encore présentes sur l’esplanade. Il fait très froid.
Nous partons en excursion dans la vallée. Nous avons la ferme intention de rejoindre le « sapin », ce lieu mythique pour l’équipe, découvert par Pierre et Pino lors de la mission de 2015, 700 mètres en contrebas de l’observatoire. À l’époque, Christophe, Maxime, et moi avions tenté de le rejoindre, en vain.
Je superpose les couches de vêtements pour tenter de conserver un peu de chaleur corporelle. Tout au long de la descente, Xavier étudie plantes et insectes. Quentin, notre biologiste-artiste-photographe immortalise scènes et paysages, plantes et animaux. Plus nous descendons, plus la végétation se fait variée. Tiens, des chardons. En voici un butiné par un bourdon. Bingo ! Juste avant le départ des zoologistes, sa majesté « Bombus Alpinus » daigne faire son apparition, ce fameux bourdon qui intéresse tant Baptiste resté au labo à Mons. Xavier le photographie. Je sens qu’il a des scrupules à le capturer, tant la vision de ce petit animal butinant tranquillement une fleur à 2500 m d’altitude le touche. Il franchit le pas. Alpinus se retrouve dans un bocal de verre. Xavier poursuit son œuvre photographique… Et voilà qu’un des copains maladroits trébuche sur le bocal qui s’ouvre ! Alpinus se fait la malle ! Un acte manqué ? Le destin ? Même s’il ne le dira pas, j’ai comme l’impression que Xavier est soulagé de voir ce joli bourdon continuer de profiter de la vie au grand air.
Nous arrivons enfin près du sapin. Il est petit, à peine plus grand qu’un sapin de Noël, totalement isolé, entouré d’énormes blocs rocheux, certains aux reflets verdâtres, il y a de la serpentine dans le coin. Je m’assois sur un des blocs. Un rayon de Soleil perce la couche nuageuse. Il illumine ce petit coin de paradis, et me réchauffe le cœur. Je savoure.
Il est l’heure de remonter à l’observatoire : une sacrée trotte et un beau dénivelé nous attendent !
Pino, resté à la base, nous a préparé un délicieux plat de tortellini. Après le repas, je passe par la case pétrissage. Cette fois, je mets bien du sel et pas du sucre dans la préparation du pain. Ahaha.
Dans la salle de vie, les travaux se poursuivent. Quentin nous propose son dernier time-lapse : on y découvre en accéléré la vie nocturne du T62, superbe ! Michel a bien avancé dans l’analyse de la lumière émise par la comète Giacobini-Zinner : du cyanure – le célèbre poison – est présent dans l’atmosphère de la comète ! C’est un résultat connu depuis le 19e s., mais quel plaisir que de le redécouvrir soi-même… surtout qu’il me rappelle une belle anecdote de l’histoire des sciences. Fin 19e s., un grand vulgarisateur de l’Astronomie, Camille Flammarion, annonce qu’à cause de la présence de cyanure dans les comètes, la Vie sur Terre risquait d’être annihilée si la Terre était amenée un jour à traverser la queue d’une comète. Il s’empressait d’ajouter qu’une telle catastrophe était peu probable, vu l’immensité de l’Univers et la faible probabilité d’une rencontre Terre-comète. Mais voilà que quelques années plus tard, les astronomes annoncent qu’en 1910, la queue de la comète de Halley pourrait balayer la Terre ! Des escrocs de tout bord imaginent alors des stratagèmes pour tirer profit de cette « fin du monde ». Ils vendent des pilules anti-comètes ; certains vont même jusqu’à louer des sous-marins pour s’abriter sous l’eau des effets toxiques de la comète ! Or, comme vous le constatez, nous sommes encore tous en vie. Oui, il y a du cyanure dans les comètes, mais la densité de la queue des comètes est si faible que nous ne courons aucun danger !
Le repas du soir est très plaisant. L’omelette oignons-échalotes-ail réalisée de mains de maîtres par Pino et Michel, combinée à mon pain aux 13 céréales s’avère gagnante. Les fous-rires ne cessent de se succéder. Quelle belle équipe.
Le ciel commence à se dégager. Pino pointe le T50 en direction de Saturne, mais la forte turbulence atmosphérique le dissuade de capturer de nouvelles images. Nous observons ensuite Mars la rouge. Malheureusement, toujours à cause de la turbulence, les images sont totalement inexploitables. Quel dommage… Michel prend ensuite le relai : il tente d’analyser la lumière qui provient de Saturne pour lui faire dire à quelle vitesse la planète tourne sur elle-même ! Et il y réussira.
Xavier et moi rejoignons ensuite la coupole du T62. Quentin rencontre un problème avec le télescope : le moteur principal refuse de fonctionner. Nous sommes contraints de réveiller Dominique pour qu’il puisse nous aider. Il règle le souci en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire : comme nous n’avions pas initialisé l’instrument, un système de sécurité l’empêche de se mettre en mouvement. Cette fois, c’est parti. Quentin point la nébuleuse de l’Aigle. Il rêve depuis des semaines d’en photographier la partie centrale, celle connue sous le nom de Piliers de la Création. Mais voilà, rien n’apparait sur l’écran… Nous tentons de comprendre l’origine du problème. En fait, le champ de vision du télescope est si petit que, oui, nous nous trouvons bien dans la nébuleuse de l’Aigle, mais dans une zone particulièrement sombre. Les Piliers ne sont a priori pas loin, il suffit de changer très légèrement l’orientation de l’instrument. Patatras, au moment où nous comprenons tout cela, des nuages occultent cette région du ciel.
La fatigue se fait sentir. Je rentre me coucher. J’aimerais tenter l’observation du rayon bleu au lever du Soleil. Xavier aimerait quant à lui faire voler le drone au même moment. Quentin, infatigable, travaillera toute la nuit avec le T62 : il immortalise la nébuleuse de l’anneau de la Lyre et celle de l’œil de chat.

Samedi 18 août 2018.

Il est 6h. Des nuages gâchent un peu le spectacle du lever de Soleil côté Est. C’est fichu pour le rayon bleu. L’arche anti-crépusculaire n’est pas très intense ce matin. Par contre, voir les sommets s’éclairer les uns après les autres, comme s’ils l’étaient pour la première fois, comme si ce jour qui se lève était une nouvelle chance offerte à l’Humanité, demeure une expérience sans nulle autre pareille.
Petit dodo.
Les copains me réveillent subitement. Tout se précipite. L’équipe qui va nous remplacer est déjà là, alors qu’on ne l’attendait pas avant la fin de l’après-midi. Changement de plan. Remise en ordre immédiate de la base. Migrer de l’autre côté de station, préparer le repas. Me lever sur un coup de fusil ne me réussit pas trop, faut que je laisse du temps à mon cerveau pour se réinitialiser correctement, comme le T62 finalement.
Parmi les nouveaux arrivants, deux sommités dans le domaine de l’astronomie amateur. Thierry Legault et Christian Villadrich font très certainement partie des meilleurs astrophotographes au monde ! La rencontre est sympa. Renaud nous a préparé sa délicieuse tartiflette : merci à toi l’ami !
Une bonne partie de l’équipe rentre déjà ce soir. Seuls Michel, Quentin et moi passeront encore une nuit ici. Le ciel devrait être bon. Les copains pourront profiter encore un peu de ce lieu fantastique. Quant à moi, j’ai l’intention de me coucher tôt. C’est que nous devons parcourir près de 1000 km demain pour retrouver le Plat pays.
A l’heure où j’écris ces dernières lignes, le Soleil a refait son apparition de derrière les nuages. Les ombres s’allongent. Une nouvelle nuit se prépare. De nouveaux jours m’attendent. Partir pour mieux revenir. Mes sentiments sont complexes et un peu confus. Nous avons vécu des moments uniques. Nous avons partagé, nous avons ri, nous avons observé et vécu des choses magnifiques.
Il me faut désormais redescendre du sanctuaire. Retrouver le rythme effréné du monde moderne, vivre cette vie à 2000 à l’heure qui est la mienne… et qui me plait. La vie est trop courte pour ne pas la vivre pleinement. De fantastiques projets nous attendent. Nous avons encore un tas de choses à inventer, à créer, à explorer, à expliquer, à partager.
Je reviendrai. Pour mieux repartir.
Euh, attendez, il y a du neuf : Dominique et Sopharith nous invitent à prendre le repas avec eux, c’est super et c’était pas prévu. De délicieuses pâtes aux champignons… Et ces nectarines achetées à un petit producteur italien, quelles merveilles ! S’ensuit une discussion délicieuse, profonde, sur la vie à l’observatoire, sur la vie tout court, sur ce qui fait sens.
Les étoiles brillent à nouveau sur le Pic.
Carpe diem.
A presto !
Francesco

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