Mercredi 15 août 2018

Les amis, un peu d’indulgence aujourd’hui. Après avoir passé une nuit complète sous les étoiles, du coucher au lever du Soleil, mes batteries avaient besoin d’être rechargées :  il est 13h quand je m’éveille… La musique d’Eric Clapton résonne dans la base. J’adore. Je suis reposé. Zen. Je rejoins les copains. C’est déjà l’heure du repas.

Cet après-midi, la base est particulièrement calme. L’atmosphère y est studieuse, concentrée, mais pas pour autant sérieuse. Xavier et Renaud ont photographié une vingtaine de variétés différentes de plantes. L’identification des oiseaux avance également : pas de doute, ce sont bien des vautours qui survolent régulièrement l’observatoire, des gypaètes barbus. Les biologistes viennent d’installer leur « trailcam » près d’un terrier de marmottes : il s’agit d’une caméra qui s’éveille et filme dès qu’elle détecte un mouvement. Ils l’ont testé hier avec succès… Après quelques heures, elle avait enregistré le passage de deux créatures… des randonneurs !

Michel, tel un Sisyphe des temps modernes, reprend inlassablement l’installation de son matériel sur l’esplanade. J’espère que ses efforts seront enfin récompensés cette nuit.

Quentin avance bien dans le traitement de ses images. Les photos de la galaxie NGC7331 réalisées au foyer du T62 sont franchement pas mal pour un premier essai, même si un problème de suivi du télescope est venu jouer les trouble-fêtes. Il en discute avec Dominique qui lui donne une piste pour solutionner le problème. Quentin nous fait découvrir un time lapse réalisé en journée, et qui montre les spectaculaires jeux de lumière et les impressionnants mouvements de nuages autour de la base.

Pino a retroussé ses manches. Il repeint la barrière d’accès à l’observatoire. Pierre répare quant à lui une porte qui a trop souffert sous le poids de la neige…. C’est que de la neige était encore présente ici à la mi-juillet, et durant l’hiver, seules les coupoles ou presque émergeaient du manteau blanc !

Je fais visiter la station à un groupe de six randonneurs, super chouette. La météo n’est pas exceptionnelle. Beaucoup de nuages, mais quel spectacle. Totalement irréel !

Le soir est tombé. La Lune et les planètes jouent à cache-cache avec les nuages… Pour l’instant, les nuages semblent l’emporter. Xavier et moi rejoignons Pino sous la coupole du T50. Le superbe télescope Ritchey-Chrétien est en position de combat, prêt à capturer Saturne et Mars. Seuls ses ventilateurs de refroidissement se font entendre. Comme pour mieux souligner le silence qui règne ici en maître. Le cimier est ouvert. Le ciel est totalement couvert.

Pino nous montre le dispositif qu’il a construit et qui va lui permettre de réaliser une expérience vraiment originale. Avec quelques amateurs australiens et anglais, il collabore avec des astronomes professionnels sur une technique originale qui permet d’étudier les planètes, et qui porte le nom barbare de photopolarimétrie. Comme les amateurs sont plus nombreux et disposent au total de plus de temps d’observation que les professionnels, ils peuvent dans certains contribuer à alimenter en données certains chercheurs.

En quelques mots… Lorsque la lumière du Soleil se réfléchit sur une surface, qu’elle soit solide, liquide, terrestre ou extraterrestre, elle acquiert certaines caractéristiques particulières. Dès lors, en observant les planètes avec un instrument sensible à cette propriété particulière – la polarisation -, on peut en déduire des choses intéressantes par rapport à la surface sur laquelle la lumière s’est réfléchie, qu’elle soit sur Mars ou sur les nuages de Vénus ou de Jupiter. Mais vu les conditions météo, il n’est pas question de se lancer dans de telles mesures, qui demandent du temps.

Mais voilà que Saturne fait enfin son apparition au travers du cimier ! Nous nous précipitons pour l’observer au télescope… Un 50 cm de diamètre, c’est loin d’être fréquent, et depuis un site pareil… L’image est splendide, la plus belle que j’ai jamais pu observer à l’oculaire d’un instrument. On voit distinctement la division de Cassini sur l’ensemble de l’anneau, elle tellement nette qu’elle semble avoir été tracée au cutter ! Une bande nuageuse est visible sur le globe, globe qui projette son ombre sur les anneaux, whaow !!! Des lunes sont visibles en profusion. Michel et Jo nous rejoignent.

Pino remplace l’oculaire par sa caméra connectée à un ordinateur. Le temps d’affiner la mise au point, et il lance une séquence d’acquisition vidéo. Le principe est simple. Plutôt que de simplement prendre des images avec un appareil photo classique, on filme durant une minute la planète. La caméra prend 60 images par seconde. En une minute, Pino obtient ainsi 3600 photos. Grâce à un logiciel développé par la communauté des amateurs, il sélectionne ensuite une partie des images, les meilleures – celles qui ont pu être prises lors des moments fugaces où l’atmosphère terrestre était plus calme -, images qu’il combine pour obtenir finalement un cliché de meilleure qualité que les images individuelles.

Le ciel se recouvre déjà, Saturne s’en est allé. En attendant la prochaine éclaircie, Pino traite en devant nous le paquet d’images. Le résultat est tout simplement époustouflant, car de nouveaux détails, que l’œil ne percevait pas, font leur apparition : des bandes nuageuses supplémentaires sur le globe, mais surtout un anneau supplémentaire, plus intérieur, appelé l’anneau de crépon. J’en avais toujours entendu parler, mais c’est la première fois que je le vois apparaître devant mes yeux ! L’image est à couper le souffle. Et d’après Pino, le résultat pourra encore être amélioré, via un traitement plus approfondi.  

Les nuages refusent de se dissiper. Nous attendons, encore et encore. Rien. Nous décidons de quitter la coupole et de rejoindre la cuisine. À peine avons-nous atteint le perron de la coupole, que Mars apparaît, grandiose. Demi-tour rapide, il faut aller rejoindre le télescope…. Mais il est déjà trop, les nuages ont déjà repris le dessus.

Direction la cuisine. Reprendre des forces et consulter les nouvelles météo. Toute l’équipe ou presque est là. Lumière rouge. Nous attendons les éclaircies. Atmosphère très particulière. Il est presque une heure du matin. Je décide d’aller me coucher. Xavier et Pino en fait de même. Pierre somnole sur le divan de la salle de vie. Seuls Michel, Jo et Quentin continuent de veiller.

Vers 2h, le ciel se dégage. Enfin, totalement. La qualité du ciel est un peu moins bonne que celles des dernières nuits, mais cette fois c’est parti, ça cravache ferme. Michel se déchaine. Durant des heures, il capture des spectres de la comète Giacobini-Zinner, prend des spectres d’étoiles de référence pour pouvoir réaliser ses calibrations, réalise des mesures d’intensité lumineuse. Il est heureux. Ses efforts seront enfin récompensés.

Jo plonge dans les nébuleuses obscures de l’Aigle – des objets splendides, rarement photographiés, de grands nuages d’hydrogène et de poussière, qui masquent des zones entières de la Voie lactée, très impressionnants. Jo fait ensuite un détour par la constellation du Cygne pour tenter d’y capturer les photons en provenance de la Nébuleuse du Cocon.

Quentin, encouragé par les résultats de la veille, prend le contrôle du T62. Il ouvre le cimier, et l’oriente en direction de Cassiopée. Il s’est mis en tête d’aller titiller la très élégante Nébuleuse de la Bulle : une sphère de 10 années-lumière, soufflée par le puissant vent stellaire émis par une étoile supermassive en fin de vie… Quentin réalise aussi un time lapse depuis l’intérieur de la coupole du T62. Quant à Pierre, il rejoint le groupe vers 4h du matin : il photographie la constellation d’Orion, et tente également de photographier la Grande nébuleuse à l’aide d’un téléobjectif.

Le Soleil est sur le point de se lever. Renaud vient d’ouvrir l’œil. Il perçoit l’agitation à l’extérieur, comprend ce qui se passe, et se précipite sur les hauteurs de l’observatoire pour tenter d’observer le rayon bleu. Il pense avoir vu le rayon vert… à retenter !

Pendant ce temps, je m’éveille. Une nouvelle journée commence !

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