Jeudi 16 août 2018
Le moral des troupes est particulièrement bon ce matin. Jo, Quentin, Michel et Pierre ont pu profiter des éclaircies de la seconde partie de nuit. Quelques heures de sommeil plus tard, les voici remontés à bloc, impatients de développer leurs dernières prises de vue. Les résultats ne tardent pas à arriver. Les nébuleuses obscures Barnard 142 et 143 photographiées par Jo sont de toute beauté : un champ d’étoiles d’une densité extraordinaire, sur lequel se dessinent d’étranges figures cabalistiques sombres, les nébuleuses sombres. La nébuleuse du Cocon est très sympa aussi : un cocon de lumière rouge, perdu dans la Voie lactée.
Quentin a terminé le traitement des images obtenue avec le T62 : le résultat est esthétiquement à couper le souffle, la nébuleuse de la Bulle porte diablement bien son nom ! La bulle est énorme, et on distingue parfaitement l’étoile qui est en train de la souffler. Les couleurs sont magnifiques, dans les tons rouges. Bien entendu, ce grand perfectionniste de Quentin vous dira que l’image est un peu trop « bruitée », qu’il aurait dû poser plus longtemps, et patati et patata. Quentin, ton image, elle tue !
Michel est parvenu quant à lui à réaliser une animation où l’on voit la comète Giacobini-Zinner se déplacer par rapport aux étoiles. C’est que la comète se déplace dans le Système solaire, et ça se voit !
Après le repas, nous partons avec le drone, direction une zone située en contrebas du Pic de Château Renard. La promenade est splendide : un petit chemin à flanc de coteau nous conduit dans un endroit étonnant… Nous déplaçons sur d’énormes bancs de roches fracassés, striés, écartelés. De la glace est encore présente à l’intérieur de certaines failles. Des blocs couverts de lichen orange se dressent devant nous, à l’avant-plan d’un paysage immense : en bas, les alpages qui conduisent à Saint-Véran ; au loin, jouant avec les jours et les contre-jours, les immenses massifs qui montent jusque 4000 m. Sur notre droite, une crête court jusqu’aux premiers contreforts du Pic. Un paysage d’une beauté rare, aride, minérale.
Le drone est prêt au décollage. Il décolle. Il monte de plus en plus haut. Il passe désormais au-dessus de la crête, et se retrouve subitement à une altitude vertigineuse par rapport à la vallée. La machine volante fonce désormais en direction du Pic, avant de décrire une boucle qui nous la ramène. Xavier commence à bien maitriser la machine.
Le ciel devient de plus en plus menaçant. Nous décidons de rebrousser chemin et de retourner à la base. À notre arrivée, de spectaculaires nuages tentent de dissimuler les sommets italiens, qui résistent. Vision fantasmagorique que seule la haute montagne peut offrir. Nous rentrons nous abriter. Chacun reprend ses occupations.
Il est déjà l’heure de préparer le repas. Ce soir, c’est moi qui suis aux fourneaux : crêpes au menu ! Michel vient m’aider. Michel est aussi précis dans ses gestes culinaires que lorsqu’il recueille le spectre d’une étoile exotique : on ne se refait pas ! Vu la quantité de crêpes à préparer, nous travaillons avec une poêle chacun, petite compétition gentille et drôle que j’emporte haut la main bien entendu ! M’en veux pas Michel, non seulement j’ai raison, mais en plus, j’écris ce que je veux, na.
La nuit est tombée. La météo ne cesse de se dégrader.
À la fin du repas, Dominique passe sa tête dans notre cuisine « C’est le dernier soir à l’observatoire pour Jef… Il propose de nous projeter un montage qu’il a réalisé durant son séjour, vous venez ? ». Jef a travaillé ici durant 5 semaines, il est en fait l’un des animateurs en charge des visiteurs d’une nuit.
Nous nous installons dans la salle de vie, en compagnie des visiteurs. Jef allume le projecteur. C’est parti. Je m’attendais à voir des photos prises lors de ses activités. Absolument pas ! Durant 10 minutes, nous assistons à une projection des images et des time lapses parmi les plus spectaculaires et esthétiques que j’ai jamais vus. Je suis abasourdi. Je pourrais bien entendu parler de son incroyable maitrise technique, de sa créativité, de sa capacité à varier les points de vue… Mais je ne le ferai pas. Ce à quoi nous assistons est tout simplement divin. Je suis ému. Et je ne suis pas le seul. Et j’apprends qu’une des vidéos célestes de Jef a été diffusée sur TF1 : tu m’étonnes !
Ce petit gars, qui est encore aux études, nous a sidérés. Et quand, entre deux images de Voie lactée, il glisse ses images de bouquetins, whaow… Et quand arrive la vidéo qui nous montre une famille bouquetin dont les petits s’amusent à sautiller sur une paroi vertigineuse en s’amusant sous le regard de leurs parents – projection anthropomorphique ? -, mon émotion atteint des sommets. Au-delà de la connexion qui nous relie à l’Univers dans son ensemble, je perçois celle qui nous lie au règne animal. Ce plaisir du jeu si présent chez nos enfants, on le voit aussi chez ces petits êtres. Questions éthologiques, philosophiques…
Les astrophotographes du groupe ont vite compris qu’ils ont devant eux un maître. Ils désespèrent de le voir quitter l’observatoire ! Ils profitent de ces derniers instants passés ensemble pour échanger, et tenter de bénéficier de son expérience.
Jef a commencé son parcours astro à l’âge de 7 ans. Le feu sacré s’est allumé en lui, un soir de vacances sous les étoiles, en compagnie d’un animateur astro… « Eh Jef, désormais, c’est toi l’animateur astro ! »
Xavier et moi laissons les photographes disserter entre eux dans la salle de vie. Nous nous installons dans la cuisine. De fil en aiguille, l’heure tardive aidant, nous commençons à refaire le monde. Passé, présent, futur… Science, économie, politique, société, philosophie… Le temps passe. Il est près d’une heure du matin. Je pars me coucher. Je me réfugie à l’intérieur de mon sac de couchage. La pluie se déchaine à l’extérieur. Je suis bien au chaud, la tête pleine de belles choses.
Qu’il est bon de vivre aussi près des étoiles. Qu’il est bon de pouvoir prendre le temps d’explorer, de savourer, de partager, de vivre pleinement, sereinement.
Francesco

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